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Le temps de vivre

Cécile Bérard
Tomber pour mieux se relever

Dans cet épisode, nous partons à la rencontre d’une femme d’action et de compassion dont le nom rime avec résilience. Originaire de Saint-Pierre-Jolys, Cécile Bérard a été cadre à la SFM (alors appelée la Société franco-manitobaine) et la Division scolaire franco-manitobaine avant de se lancer en affaire à titre de conseillère en planification financière. Des épreuves, elle en a connu et plus qu’à son tour. Cécile nous a accueilli chez elle pour partager ses réflexions sur une vie professionnelle et personnelle riche en réalisations et ponctuée de grands revers.

Chapitre Un

Le fait français et le leadership : deux passions, une carrière

Très jeune, Cécile a développé un intérêt pour les chiffres. Pour elle, les mathématiques étaient un sujet plutôt facile à l’école. Depuis son banc d’école à St-Pierre-Jolys, aurait-elle pu s’imaginer devenir un jour administratrice et femme d’affaires?

Cécile Bérard : Je peux pas m’imaginer ça. Par contre, je dois dire que jeune je me rappelle d’avoir fait un discours, je crois que j’étais en la 9e année, sur la question du fait français. C’est vraiment la culture pour moi qui a toujours été très, très importante, mon héritage francophone, que ce soit par la cuisson, que ce soit par le chant, la culture, les traditions familiales, pour moi ça ça toujours, toujours été important. Et puis quand j’étais très occupée, on va dire peut-être la Société franco-manitobaine, à la DSFM et même dans mon entreprise éventuellement, je dis mon entreprise, notre entreprise de famille, c’était difficile de faire le ballant encore puis je suis une personne d’action. Pour moi, il faut que les choses bougent. Renel, mon mari, il me dit souvent : « Tu sais Cécile, il dit, tu devrais t’asseoir puis prendre ton temps. » Même les jeunes viennent souper puis : « Maman tu devrais venir t’asseoir avec nous. » « Bien oui, mais qui qui va faire le souper? Qui qui va préparer ci, qui va… » Alors je suis une personne d’action. Alors je pense que pour moi à la retraite je suis encore une personne d’action. Hier matin, j’étais dehors dans le jardin à 7 h 30 pour faire des fleurs parce que j’avais des rendez-vous plus tard dans la journée, alors il faut que ça bouge alentour de moi.

Monique LaCoste : Oui. Parlons de cette carrière. À quel moment as-tu fait le virage vers l’administration et le leadership?

CB : Bien, je pense pour moi le leadership a toujours été une qualité que j’avais. Alors pour moi, le leadership c’est aussi de rassembler des personnes alentour de toi. Jeunes mariés on a déménagé à Brandon, alors pour moi à ce temps-là c’était vraiment la famille, des… que je vais appeler peut-être des jobines, des choses que je faisais disons dans le domaine des finances. Quand que mon plus jeune, Patrick, a commencé l’école à temps plein, c’est là que moi j’ai décidé que je voulais retourner aux études. Alors là je suis allée prendre à l’École technique et professionnelle mes cours en Administration des affaires. Et puis de là, ça m’a vraiment comme lancé dans les affaires. Alors de là, je suis allée dans une firme comptable pour commencer, ensuite à la Société franco-manitobaine. Et puis pour moi, c’était vraiment un mélange de faire de la comptabilité que j’aimais beaucoup, alors le domaine des affaires, mais aussi de la culture. Et puis pour moi ces années à la SFM, ce que je trouvais vraiment, vraiment important, c’était le besoin puis je sentais ça dans la communauté, le besoin que la Société franco-manitobaine à l’époque se retourne vers les campagnes parce qu’on identifiait souvent la Société franco-manitobaine avec les gens de Saint-Boniface. Moi je suis une fille de campagne. J’entendais souvent : « Ah oui, la SFM c’est pour la gang à Saint-Boniface. » Alors c’est là qu’on a créé à la SFM à cette époque-là le réseau d’agents communautaires parce que là ça donnait des ressources dans les communautés. Et puis c’est intéressant que, je sais pas combien d’années plus tard, il est encore là réseau d’agents communautaires. L’autre chose, c’est que je trouvais que la SFM était mal connue. On la voyait comme, comment je vais dire ça là, c’était comme si là c’était un groupe d’élite, un groupe revendicateur, un groupe qui s’occupait pas de la communauté et puis là je veux pas, je n’en fais pas de blâme à personne là, mais c’est qu’on avait besoin d’informer les gens de ce que la SFM faisait parce que si on avait pas eu la Société franco-manitobaine, on aurait peut-être pas des écoles françaises. On aurait peut-être pas les droits qu’on a maintenant, alors il fallait informer. Alors de là est venu le Centre le 233-ALLÔ. Alors c’était là qu’il fallait donner l’information, l’annuaire des services en français. Et puis dans tout ça, dans ces années là aussi, on avait toute la question de l’accord du lac Meech, alors toute l’entente, la reforme constitutionnelle avec la ville de Winnipeg, la province du Manitoba, alors très, très des années très mouvementées qui aujourd’hui ont quand même des grands, grands résultats.

ML : Bien absolument! Qu’est-ce que ça fait de constater que ces projets conçus sous votre leadership continuent aujourd’hui?

CB : Disons je m’arrête pas tout le temps pour penser à ça, mais parfois des fois les gens vont me poser une question : « Qu’est-ce que t’as fait dans ta vie? » Puis là, à un moment donné, quand je fais un pas en arrière puis je me dis : « C’est intéressant. Ça continue. » Je regarde l’Association des municipalités bilingues, la Fédération des aînés, alors c’est des choses qui ont débuté dans les… qui existaient mais qui ont quand même pris en ampleur. Je me rappelle aussi d’un voyage qu’on avait fait à la province du Québec, une tournée pour sensibiliser les Québécois. C’est tout dans l’accord du lac Meech de sensibiliser toute la question des gens du Québec à ce que vivent les francophones hors Québec. Alors on avait fait une délégation de dix jours qui avait été télévisée. On avait une équipe de Radio-Canada qui nous suivait de jour en jour, alors on avait rencontré des gens de la Beauce, des gens de la ville, des politiciens, des gens d’affaires, des gens dans le domaine de la santé parce qu’on commençait à vouloir avoir ces services-là ici. Alors quand je pense à tout ça maintenant, je me dis : « Bien c’est un petit bébé qui naissait là, des idées qui naissaient et puis maintenant on voit quand même beaucoup de choses qui ont évolué et puis il y a encore du chemin à faire. » Par contre, si ces étapes-là avaient pas été entreprises à ce temps-là, on serait où aujourd’hui?

ML : Mais c’est très vrai ce que tu viens de dire, beaucoup des choses dont tu parles : le besoin d’être plus informé, les besoins que les gens à la campagne se sentent interpelés par la SFM, le fait d’être connu au Québec, c’est aussi important aujourd’hui que ça l’a jamais été.

CB : Oui et puis quand je pense en arrière puis je me dis comme : « C’est quasiment comme un rêve. » C’est comme s’il y a tellement de choses pour moi qui se sont passées après ça, que c’est comme si à un moment donné, c’est comme pas devenu moins important, mais c’est que… je pense pas à ça à tous les jours tu sais.

ML : Bien j’en profite de la part de la francophonie pour dire merci Cécile.

CB : Merci beaucoup.

ML : C’est quand même des morceaux très importants.

CB : Yeah, yeah. De rien.

Chapitre Deux

La naissance de la division scolaire franco-manitobaine : tomber pour mieux se relever

En 1993, la communauté francophone du Manitoba réalise un rêve de longue date. La Cour Suprême du Canada affirme le droit des parents francophones de gérer leurs propres écoles. À ce moment-là, Cécile Bérard, est toujours directrice générale de la SFM. L’année suivante, lorsqu’une loi provinciale crée la Division scolaire franco-manitobaine, Cécile fait le saut. Elle est recrutée à titre de secrétaire-trésorière. Un chapitre houleux commence.

CB : Disons que ça faisait pas l’unanimité dans ma famille. Comme mon mari et mes enfants avaient des réservations à ce que je fasse ça, mais moi je me disais : « C’est un nouveau projet pour la communauté plein de belles possibilités là dedans. » L’autre chose au point de vue personnel, je me disais : « À la SFM, un organisme à but non-lucratif, on avait pas beaucoup de plans de pension, des choses comme ça. » Alors je me disais : « Bien si je fais cette étape-là et puis je passe un nombre d’années là… puis je peux contribuer à la communauté. » Alors ça rejoignait encore des choses que je voulais faire parce que je me crois pas vraiment créatrice. Alors pour moi, c’est créer des choses et puis disons que ça l’a pas bien tourné. Il y avait eu… tu sais les débuts de la DSFM ont été très, très pénibles. On avait imposé une structure par le gouvernement qui était une structure que moi je dirais aujourd’hui pour détruire ce qu’on voulait faire avec ça. Alors il y avait tellement de comités, tellement de conflits entre avec les divisions scolaires cédantes, le gouvernement qui allait un peu du reculons parce qu’on était allé à la Cour Suprême justement pour avoir notre division scolaire. Alors il y avait énormément de conflits. Il y avait des conflits entre la campagne. Il y avait des conflits avec l’urbain alors il y avait beaucoup, beaucoup de conflits. Puis moi je me dis : « Je pense j’ai été victime de tout ça. » Alors le travail qui avait à faire c’était incroyable! Et puis quand je dis c’est un moment peut-être un peu plus noir, il y a rien de plus que j’aurais pu faire à la division scolaire en fait de travail. J’ai commencé, j’étais la première employée officielle de la DSFM. Je suis arrivée au bureau, il y avait absolument rien. Il y avait pas de bureaux, il y avait pas de crayons, il y avait rien, rien, rien, rien.

ML : C’est vraiment à partir de zéro là.

CB : Ah oui oui et puis c’était un travail immense. On avait 21 écoles si je me rappelle bien. On avait des ententes collectives avec toutes les divisions scolaires cédantes puis négocier avec des divisions scolaires qui voulaient pas négocier avec nous autres…

ML : Bien non.

CB : Parce qu’ils voulaient pas qu’on prenne de leurs actifs disons. Et puis ce qui est arrivé, je veux dire, évidemment j’ai été congédiée de la DSFM à un moment donné, moi et le directeur, le surintendant.

Je pense pas qu’on aurait pu nous demander plus. Puis moi je dis aujourd’hui puis j’ai pas peur de le dire, si on avait pas fait ce qu’on avait fait, au mois de septembre les écoles auraient pas ouverts. Je me rappelle au mois de juillet, on avait même pas d’autobus encore. Moi j’ai commencé en fonction le 1er juillet officiellement là, commencé à la fin juin, alors on était devant rien. Et puis est-ce qu’on a brûlé des ponts? Sans doute, sans doute, mais si on avait pas brûlé quelques ponts, est-ce qu’on aurait pu faire plus de consultations? Sans doute, mais les heures n’étaient pas là. On avait un travail à faire. Il fallait ouvrir les portes en septembre.

ML : Bien avec le recul, maintenant, tu es capable de réconcilier tout ça, mais sur le coup, comment t’as encaissé ça? Parce que non seulement c’est le fait d’avoir été congédié, mais c’est très public.

CB : Oui c’était très, très difficile pour moi au niveau de ma confiance. Pour moi ça l’a détruit tu sais ma fierté d’être francophone là puis je pense qu’aujourd’hui même, même si je suis fière d’être francophone, il y a quand même un nuage là-dessus. Je me dis là : « Je ne méritais pas ça. » Parce que tu sais à un moment donné, si tu veux pas travailler avec quelqu’un, il y a des façons humaines qu’on peut le faire. Ok. Alors de faire là puis de publier, puis d’envoyer des documents à la cachette à la média puis tout ça, il y a tellement eu de mauvaises intentions. Puis je l’avais dit à un moment donné au président de la commission scolaire, j’avais dit : « Tu sais, à un moment donné, si vous voulez pas travailler avec moi, c’est correct, dites-moi-le puis je vais aller faire d’autres choses tu sais. » Ça pour moi, ç’a été pénible au niveau personnel, au niveau de ma confiance, mais aussi au niveau de dire : « Pourquoi brûler des gens qui ont tant donné? » Parce que moi depuis que j’ai 10 ans que je suis fière d’être francophone, que ma culture est importante, puis pourquoi brûler des gens? On a pas tellement de monde qu’on a pas besoin des brûler comme ça. Alors pour moi ç’a été vraiment difficile. J’ai pris vraiment une année de recul. J’ai fait beaucoup de disons de counselling. J’ai fait… j’ai vu des personnes qui m’ont aidé. Puis sans l’appui inconditionnel de Renel et de mes trois garçons à cette époque-là… puis eux autres ils entendaient toutes sortes de rumeurs que maman avait fait telle chose, telle chose. Elle avait pris de l’argent. Elle avait fait… Mais c’était un appui inconditionnel de mon mari et puis de mes trois garçons. Et puis j’ai pas peur de leur dire souvent comment que j’ai apprécié leur appui dans ces années-là et puis je les remercie de tout mon cœur parce que sans eux je sais pas ce qui me serait arrivé. Puis même aujourd’hui ça fait vingt quelques années et puis si j’y pense vraiment là, je viens la larme à l’œil puis c’est pénible encore.

Chapitre Trois

Le pouvoir de la vulnerabilité

Les retombées du congédiement de Cécile sont profondes non seulement sa confiance en a été ébranlée, elle a de la difficulté à se trouver un emploi. Finalement, elle décide d’appuyer son mari qui travaillait dans le domaine des finances. C’est le début d’une entreprise familiale Bérard Financial Group. Cécile explique ce qui l’a motivé à plonger dans son nouveau domaine de la planification financière.

CB : Bien évidemment, pour moi encore là il y avait beaucoup de la question de la famille là dedans, la protection de la famille. Et puis mon mari avait vécu quand même des choses lui aussi. De son côté, Renel avait perdu son père quand que lui avait 10 ans et dans une famille de sept enfants et puis c’était quand même… s’il y avait eu des choses en place pour leur aider, aider à sa mère, la vie aurait peut-être été différente, plus facile. Alors pour moi, ça c’était un côté important. La chose que moi je trouvais vraiment difficile quand on a débuté c’était au niveau de vendre des produits et pour moi, vendre des produits c’était pas dans moi. Alors moi ce qui est important, c’est faire de la planification avec les gens. Si vous voulez avoir un produit, pourquoi vous voulez avoir le produit? Et puis à cette époque là, on faisait pas la même planification qu’on fait aujourd’hui avec les gens quand on parle de planification financière alors c’était plutôt plus axé sur des produits. Et alors pour moi, je me disais : « Ok. Ce produit-là est important, mais voici pourquoi tu en as besoin. » Alors je me rappelle d’avoir fait des premières petites feuilles de travail puis de dire : « Si il t’arrive quelque chose puis il arrive de quoi à ton épouse, comment que la famille va être pris soin? » Alors je faisais quand même mes propres données, alors pour moi ça c’était vraiment venu important, la protection de la famille, planifier à long terme.

ML : Évidemment, on peut jamais savoir ce qui nous attend. Ironie du sort, si ton quotidien c’était de conseiller les autres pour les imprévues, toi et ta famille, vous avez eu à composer avec des imprévus énormes.

CB : Oui. Quinze ans après que j’étais dans ce domaine-là à aider des gens à planifier en cas de maladies graves, en cas de décès, pour la retraite, m’arrive à un moment donné un appel de ma sœur qui me dit qu’elle avait… devait subir une chirurgie majeure au cerveau à cause d’anévrisme. Alors moi pour aider à ma sœur, je l’accompagne à tous ses rendez-vous de médecin. Le médecin me dit : « Ça pourrait être héréditaire. Pourquoi tu te fais pas vérifier? » Alors justement, j’ai été me faire vérifier, mais moi je suis en pleine forme. Je travaille, je suis active, on a bâti une nouvelle maison, on est en train d’aménager le terrain alors pour moi c’est pas, je suis pas malade là. Il y a rien qui se passe. Alors on me dit dans deux semaines, tu vas avoir les résultats, mais trois jours plus tard, je reçois un appel que le médecin veut me voir et puis c’est ça. Une grande journée, je suis occupée, « j’irai vous voir à trois heures », alors pour moi je m’inquiète pas parce que je suis tellement en pleine forme que je peux pas m’imaginer que j’ai quelque chose de mal. Et puis là, pendant la journée, ça mijote un peu dans ma tête et puis j’avais perdu à cette époque-là deux amies  à un cancer du cerveau, alors là je commence à avoir un peu peur là puis alors je vais voir mon médecin puis elle me dit : « Oui Cécile t’as trois anévrismes. » Puis étant donné que j’avais passé les étapes avec ma sœur, je savais ce que ça voulait dire alors ça demandait une grosse chirurgie et puis le docteur il me dit à ce moment-là, le médecin il me dit : « Tu sais Cécile, tu devrais même pas porter tes petits-enfants. C’est dangereux ceci. » Une semaine avant je faisais de l’aménagement de terrain ici! Alors c’était comme… Moi je me dis là : « Il y a quelqu’un en haut qui a pris soin de moi. »

ML : Parce que c’était vivre avec une bombe à retardement finalement.

CB : Exactement et puis tout ce que j’avais préparé pour mes clients, là ça m’arrivait à moi… puis du jour au lendemain, Cécile tu peux pu retourner au travail. T’as besoin de cette chirurgie-là puis une chirurgie au cerveau quand on va à l’intérieur de ton cerveau, c’est une grosse chirurgie et puis j’avais fait l’analyse, j’avais fait la recherche pour ma sœur alors là je savais ce qui s’en venait pour moi. Mais encore là j’avais quand même bâti une certaine réserve parce que mon fils, le plus vieux de mes fils, Stéphane travaillait avec moi à cette époque là, alors lui il a comme prit la charge. Je me rappelle de rentrer au bureau le lendemain matin et puis déjà le directeur régional avait été averti, les secrétaires avaient été avisées, nos adjoints avaient été avisés que, Cécile, elle travaille plus, là. Elle est finie, là. Il faut qu’elle se prenne soin d’elle-même, là. Alors…

ML : Du jour au lendemain.

CB : Du jour au lendemain. Alors la relève était quand même en place. Stéphane a fait un énorme beau travail de prendre la relève, prendre la charge. Et puis… alors pour moi ç’a été une étape très, très difficile et puis j’ai fait ma chirurgie qui a été bien. Deux ans plus tard, on m’apprenait qu’on recommandait pas que je retourne travailler.

ML : Deux ans plus tard.

CB : Ça m’a pris deux ans plus tard. Alors là j’avais été sur un congé d’invalidité et puis toujours dans l’espoir d’un jour retourner. Et puis je me rappelle mon médecin, Dr Koffman, m’avait dit : « Cécile, si on te permet de retourner travailler, te connaissant si on te dit d’aller à demi-temps, ça va être plein temps pour toi parce que plein temps c’est temps et demi. » Alors c’était clair et net que je pouvais pas retourner. Et à cette époque là, mon deuxième fils, Christian, a joint l’entreprise et puis disons qu’il continuait avec l’entreprise familiale. Deux ans plus tard aussi, j’apprenais que mon mari avait la même chose. Renel… encore concours du hasard… problème d’oreille, d’ouïe, se présente au médecin. Le médecin fait faire un scan et revient… 17 décembre, on reçoit une lettre dans la malle par la poste qui disait : « Vous avez pas de tumeur par contre on s’inquiète d’un anévrisme. » Alors c’était comme : « C’est pas possible! C’est Cécile qui a les anévrismes. Ils sont trompés. C’est pas possible que moi j’ai un anévrisme. » « Mais vous avez un anévrisme, mais on sait pas comment gros. » Alors là ç’a été la panique de ce côté-là aussi parce que dans sa famille, il y a quand même, Renel, toute une histoire de cœur etc. etc. alors il dit : « Si moi je suis obligé de passer des grosses chirurgies comme ça, je veux pas passer ça. » Et, mais moi j’avais passé à travers et puis là lui il s’est dit : « C’est plus juste à propos de moi. C’est à propos de ma femme, de mes enfants puis de mes petits-enfants. » Alors Renel a dû subir la même chirurgie que moi et puis ça aussi ç’a été difficile. Ç’a été long, le stress alors tu sais c’est comme moi ça m’a pris deux ans, ensuite lui il passe là même chose alors lui aussi ça fait comme une couple d’années après ça. Alors…

ML : Et tu es maintenant dans le rôle d’aidante?

CB : Différent rôle alors où Renel avait beaucoup été beaucoup d’appui pour moi, les enfants avaient été beaucoup d’appui pour moi, maintenant je dois passer à l’autre étape puis là c’est moi qui dois appuyer Renel. Et puis Renel aussi il avait quand même d’autres problèmes de santé à cette époque-là, alors ç’a été une époque de vraiment de réajustement, de prendre la relève au niveau du travail à la maison, des choses à faire.

Et puis… mais on doit se dire qu’on est tellement chanceux. Souvent on s’arrête puis on dit : « Il y a quelqu’un là. » Comme moi j’ai… je dois dire ma foi elle m’a beaucoup, beaucoup aidé. À un moment donné, j’avais reçu un prêtre, un de nos amis qui m’avait appelé ici puis il dit : « Cécile, il dit, as-tu pensé de demander le sacrement des malades? » Puis j’ai dit : « Non. J’y ai pas pensé. Je suis pas malade. » Alors pour moi c’était comme un tu sais c’était comme d’accepter, d’accepter ça aussi et puis sur le coup pour moi, puis je pense Renel a fait la même chose aussi, on se revire sur soi-même. Alors moi je me disais : « Je vais garder ça tout à moi-même là. Je vais pas le partager avec tout le monde. Mes enfants, mes petits-enfants, oui là, mais je vais le garder. » Puis j’avais pas réalisé quel impact ça l’avait sur les autres membres de ma famille. Comme puis je me rappelle deux, trois jours avant ma chirurgie, les enfants étaient venus souper puis ma petite-fille me donne une belle accolade puis elle pleurait. Puis j’ai dit : « Bien voyons Kally! Pourquoi tu pleures? » Bien elle me dit… Son père me répond. Il dit : « Maman, il dit, Kally est inquiète de toi. » Oh. Là c’était comme, c’est quasiment comme si j’ai dû m’asseoir dans ma chaise puis dire : « Ouf! C’est pas juste à propos de moi, là. Il y a d’autres gens alentour qui vivent des choses difficiles, qui ont peur eux autres aussi. » Et puis j’étais allée à l’église un dimanche et puis mon beau-frère qui était assis à côté de moi, il me dit, il dit : « Cécile pourquoi ton nom est pas dans la liste des malades? » Puis j’ai dit : « Bien voyons! J’ai dit parce que je veux pas tout le monde le sache. Je veux pas que le monde le sache. » Mais il dit : « T’as pas les prières non plus. » Alors là c’est comme si… à voir qu’il faut pas se refermer. Tu sais, si moi j’ai un conseil à faire, il faut pas se refermer quand qu’on vit des choses difficiles sur soi-même. Tu sais il faut partager avec des gens qui sont proches. Et puis je me rappelle en sortant de l’église ce dimanche-là, j’avais dit au curé de la paroisse… À cette époque-là, c’était l’abbé Toupin. J’ai dit à l’abbé Toupin, j’ai dit : « Ouais c’est correct. Tu peux mettre mon nom, là, dans les malades. » Puis c’est comme si j’avais senti un poids qui s’était enlevé dessus mes épaules. Même chose quand j’avais dit à ma petite fille là : « Voyons Kally, là. Mémère à va être correcte, là. » C’était comme un poids qui a été enlevé là de voir qu’il y avait d’autres gens aussi. C’était pu juste à propos de Cécile et ce qu’elle devait passer à travers parce que je le savais que j’avais besoin d’une chirurgie. C’était pas juste ça. C’est qu’il y a des gens… t’as un impact sur les gens qui sont proches de toi. Et puis je me rappelle que le soir avant ma chirurgie, on pleure facilement dans ma famille ok, alors mon père pleurait, mes frères, mes sœurs alors on a souvent la larme à l’œil. On est émotionnel. Et puis j’avais dit à Kally à cette époque-là : « Bien voyons! T’as du Curé dans le corps, là, parce que, tu sais, tu pleures. » Elle avait raison de pleurer. Elle était inquiète. Et puis son père m’appelle le soir avant ma chirurgie, puis lui aussi il pleurait puis j’ai dit : « Bien voyons Christian! Qu’est-ce qu’il y a de mal? As-tu des problèmes avec ton épouse, tes enfants? » Il dit : « Maman. Il dit, maman, il dit… » Alors là encore là c’était comme « Ok Christian là. Voici là ce qu’on va faire là tu sais comme… Maman va être correcte, mais ce soir j’ai une de mes sœurs qui organise une soirée de prière. Pourquoi tu vas pas les voir? Ça va t’aider. » Puis il est allé. Alors tu sais tu as le seul jeune avec toutes mes sœurs et puis des amis et puis ils ont prié pour moi. Alors pour moi ç’a été vraiment, vraiment important là. Et puis avec tout ça ce que je réalise aussi c’est que quand on vit des choses difficiles, pas différent quand j’ai vécu des choses difficiles par rapport à la DSFM, quand tu as des gens qui t’entoures, des gens qui t’aiment, partageons-les avec eux autres parce qu’eux autres aussi ils vivent des choses et puis ensemble ça nous met ça juste plus fort. Puis je pense qu’il faut avoir confiance aussi puis faire confiance dans le Père. Moi à ma chirurgie, je dois dire que j’ai senti la présence de mon père comme jamais avant.

ML : Mais ça me frappe que, bon, qu’on a parlé de toutes ces réalisations, du fait que tu es femme d’action, mais en même temps, tu as dû démontrer une vulnérabilité et faire face à ta vulnérabilité. Ça fait partie de, c’est l’autre côté de la médaille de la force n’est-ce pas?

CB : Oui exactement puis tu sais moi… puis là ça m’amène à un autre, ça va m’amener à un autre sujet, mais c’est ça. C’est que même si tu te sens forte, tu te sens créatrice, tu peux faire bien des choses, à des moments il y a des choses qui t’arrivent où tu es vulnérable puis quand t’es vulnérable, il faut pas se cacher. Il faut se fier sur les personnes qui sont proches de nous, alors allez pas avoir peur. Tu sais de nos jours on parle souvent des maladies des conditions mentales, des dépressions, des choses comme ça et puis c’est des gens qui sont vulnérables et puis on peut passer à travers de ça, mais ça prend des gens pour t’appuyer. Puis dans le passé on cachait ces choses-là. On cachait ces choses-là puis je pense qu’il faut pas avoir peur de dire : « À ce moment-ci là, j’ai besoin d’aide. J’ai besoin de quelqu’un qui va m’aider, qui va m’appuyer, qui va me comprendre et puis c’est comme ça qu’on peut s’en sortir. Je connais des gens, il y a un moment donné, ils ont passé des gens des choses plus difficiles, des choses difficiles dans leurs vies qui ne va pas chercher cet aide-là. Il faut pas avoir peur d’aller chercher l’aide. Ça l’a éveillé pour moi une grande compassion pour les personnes puis ça m’amène aujourd’hui à un moment donné, j’avais reçu un appel ici pour siéger sur un panel provincial pour des gens vulnérables puis je me suis dit : « Hum. Ouais. Je pense que je suis capable de faire ça. » Alors pour moi aujourd’hui, même si je suis à la retraite là, je siège sur un panel qui… c’est pour nommer des personnes qui vont remplacer quand il y a une personne vulnérable qui peut pas prendre soin de ses soins de santé, ses soins financiers etc. alors à ce moment-là, on doit faire des recommandations alors je participe à ça. Puis ça l’a amené pour moi une grande… je pense qu’aujourd’hui, je me dis je suis une personne de compassion. Je peux comprendre des gens parce que j’ai vécu des choses difficiles.

Chapitre Quatre

Tendre la main à son prochain

Cécile Bérard, résidente de Grande Pointe, n’a pas laissé ses nombreuses épreuves brimer sa compassion et sa générosité. Au contraire, elle cherche des occasions de combiner compassion et créativité. Cécile nous en donne un exemple.

CB : C’est qu’à un moment donné, on se préparait comme famille de faire un voyage et puis là à un moment donné il avait l’arrivée des Syriens au Manitoba puis j’avais vu dans le papier un petit enfant, un petit garçon de deux ans qui était noyé sur la plage puis qui avait été balayé par les vagues sur la plage.

ML : C’est une photo qui a fait le tour du monde.

CB : A fait le tour du monde, puis moi cette photo-là, ça me rappelait là même : « Ça pas de bon sens que des enfants vivent ça. » Alors pour moi ça l’a éveillé quelque chose dans moi. Et puis je me disais : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour aider à ces gens-là? » Et puis tu sais il y  avait quand même des gens qui étaient pour puis contre toute cette arrivée des Syriens ici, mais moi c’était la compassion envers les enfants. Alors j’ai dit : « Là il faut que je fasse quelque chose. » Là je dis ça à Renel puis Renel a toujours été beaucoup d’appui pour moi puis alors il dit : « Prend de l’argent puis va acheter du matériel puis fais-en 25 couvertes si tu veux puis tu les donneras. » Alors pour moi c’est comme ça que ç’a commencé. Alors j’ai appelé ma sœur parce que je suis chanceuse, j’ai six sœurs. Alors j’ai appelé une de mes sœurs puis j’ai dit : « Tu veux-tu m’aider? On va faire 25 couvertes. » Mais 25 c’est quand même beaucoup à deux. Alors là j’ai appelé une couple de mes amies. Bien j’avais un peu peur de commencer parce que tu commences quelque chose comme ça puis tu sais jamais où ça va aboutir. Puis c’est exactement ce qui est arrivé. Alors là, à un moment donné, je commence ça. Une couple de personnes le savent. Je reçois une carte de Noël, un chèque de 200 $ dedans « pour ton projet de couvertures ». Alors là, ça commence à faire de l’ampleur là. Alors on a quand même fait à date, là, 1 500 couvertures et puis ça l’a dépassé toutes, toutes nos attentes. Évidemment on n’a donné aux Syriens. On n’a donné à des nouveaux arrivés réfugiés. On n’a donné dans des paniers de Noël à des enfants malades. L’année dernière, on n’a fait un avec les communautés autochtones, les Premières Nations. Tu sais ça l’a des retombées qu’on s’attend pas quand on fait des projets comme ça. Au niveau des Premières Nations, la religieuse qui s’en occupait elle me dit, elle est venue nous rencontrer pour nous remercier et puis elle nous dit : « On parle de réconciliation puis elle a dit, ils n’ont pas demandé rien. » Alors elle elle leurs en a donné comme des cadeaux à des enfants baptisés ou des enfants qu’elle visitait dans des situations très, très précaires, là, tu sais là. Alors elle nous expliquait ça. Mais aussi une autre retombée que ça l’a fait au niveau des gens dans notre communauté qui travaillaient ensemble ça l’a créée des amitiés. Ça l’a aussi permis à des gens qui sont à la maison seuls qui se disent : « Je veux contribuer, mais je sais pas quoi faire qui sont venus nous aider. » Alors ça l’a beaucoup de retombées que des fois on lance des projets puis on sait pas où ça va aller. Puis je sais que là encore j’en ai pas fait depuis l’automne passé là et puis il y a des gens qui me demandent : « Cécile, tu vas-tu en faire encore, en faire encore? » Mais là j’ai un petit peu trop de pain sur la planche comme c’est là. Il faut que je fasse des priorités.

ML : Imagines-tu un jour où la retraite pour toi va vouloir dire être bien assise dans un fauteuil à lire un livre?

CB : Pour moi, non je pense pas que je vais juste faire ça. Je pense je vais toujours être active. J’aime beaucoup ici où ce qu’on est. On a quand même un assez grand terrain qui est assez aménagé puis il y a beaucoup de fleurs. Puis pour moi je trouve une paix un peu dans les moments… mêmes quand je travaillais comme à l’époque où j’étais à la SFM où ce que c’était très mouvementé… alors j’aime me retrouver dans la nature… on avait un chalet à cette époque-là puis quand je m’en allais au chalet, c’était comme je pouvais me retrouver dans la nature.  Ici, la même chose sur le terrain. Je vais aller travailler dans les fleurs. Alors pour moi, c’est là que je trouve une paix dans la création de Dieu puis je suis juste en paix quand je me retrouve là.

ML : Quels conseils donnerais-tu aux gens à l’écoute qui sont peut-être pas encore à la retraite, mais qui commencent à y songer un petit peu?

CB : Je pense que c’est important de faire une bonne planification puis de créer à l’intérieur de sa planification des options en cas où telles choses arrivent, telles choses arrivent, mais il faut pas être toujours juste pris par ça. Je pense qu’il faut aussi se trouver des choses qu’on aime faire en dehors, de trouver des loisirs. J’aime beaucoup faire la pêche. J’aime beaucoup me retrouver encore sur le lac avec une canne à pêche avec Renel. On est juste bien. Il faut arriver à trouver une paix intérieure pour moi à la retraite. Et puis je pense que c’est difficile de laisser aller des choses, de faire confiance, de déléguer, mais quand on délègue on délègue aussi la responsabilité. Il y a des enfants qui nous disent : « Pourquoi vous avez tout ce terrain-là? C’est tellement d’ouvrage tout çà. » Mais pour moi, je trouve la paix là dedans. Alors chacun pour soi.

ML : Exactement. Je veux te poser quelques questions en rafales. La première : routine ou spontanéité?

CB : Spontanéité.

ML : Lève-tôt ou oiseau de nuit?

CB : Lève-tôt.

ML : Paysage connu ou nouveaux horizons?

CB : Paysage connu je pense.

ML : La retraite est-ce une destination ou un voyage?

CB : C’est un voyage.

ML : L’aspect le plus plaisant de la retraite c’est…?

CB : Pour moi c’est de trouver la paix intérieure puis être bien où ce qu’on est.

ML : Son aspect le plus difficile?

CB : Trouver le ballant.

ML : Et finalement, si tu devais résumer tout ça, la retraite c’est…?

CB : C’est une paix. C’est une étape. C’est un voyage.

ML : CB, merci beaucoup d’avoir partagé ces moments intimes avec nous aujourd’hui.

CB :  De rien Monique. À la prochaine.

ML : C’était un épisode de la Balado – Le temps de vivre avec Cécile Bérard. Cette série est produite par la Fédération des aînés franco-manitobains et a été rendue possible grâce à l’appui financier du Gouvernement du Canada. Je vous laisse avec ce vieux dicton qui me fait beaucoup penser à Cécile Bérard. « Ce n’est pas ce qui nous arrive qui est important, c’est ce que nous en faisons. »

La série balado Le temps de vivre est produite par la Fédération des aînés de la francophonie manitobaine et a été rendue possible grâce à l’appui financier du gouvernement du Canada.